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Agriculture : comment gérer les risques climatiques ?

Dossier

De nouvelles offres d’assurance se développent dans le secteur agricole afin de mieux couvrir les exploitants contre les aléas climatiques. L’assurance indicielle permet notamment de mesurer des pertes, qui étaient jusque-là difficilement quantifiables.

 

Déjà fortement touché par la fluctuation des cours, le secteur agricole doit également faire face au défi du changement climatique. Les risques météorologiques sont en effet plus importants qu’avant. Sécheresse, gel, inondation causent d’importants dégâts sur les cultures. Si le Fonds national de gestion des risques en agriculture (FNGRA), prend en charge les sinistres générés par les « calamités agricoles », son intervention demeure limitée aux risques dits non assurables. Charge au secteur privé de couvrir le reste…

35% des agriculteurs sont assurés

Mais force est de constater que les agriculteurs sont encore peu couverts : seuls 35%[1], d’entre eux sont équipés d’une assurance récoltes en grandes cultures, et jusqu’à l’année dernière aucune offre n’était proposée pour assurer les prairies. Les cultures céréalières ou de fruits et légumes ne sont en effet pas les seuls à être impactées par les aléas climatiques. Le fourrage, destiné au bétail, voit lui aussi sa production baissée, obligeant alors l’éleveur à procéder à des achats extérieurs.
Face à ce constat, industriels et académiques se sont réunis pour définir un outil de mesure de la production fourragère, élément indispensable pour pouvoir quantifier les pertes et donc les indemnités.

Crédit Agricole Assurances – Pacifica, Airbus Defence and Space, et les chercheurs des universités Paris-Dauphine, Paris-Ouest Nanterre La Défense, et de l’INP Toulouse ont ainsi travaillé pendant plusieurs années au sein de l’initiative de recherche « Risques et assurance de l’agriculture », afin de mettre au point un Indice de production fourragère. Etabli grâce à des images satellitaires, cet indice a permis de créer un contrat d’assurance des prairies, commercialisé depuis le début de l’année.

Didier Folus, professeur à l’Université Paris Ouest Nanterre la Défense, Bruno Lepoivre, Directeur Adjoint des Marchés de l’Agriculture et de la Prévention de Pacifica, et Charlotte Gabriel-Robez, Chef de gamme optique au sein d’Airbus Defence and Space, reviennent sur cette collaboration, ainsi que sur les perspectives de développement de ce nouveau mode d’assurance.

[1] Source : Crédit Agricole Assurances

L’assurance indicielle permet de s’affranchir de l’expertise terrain

Professeur à l’Université Paris Ouest Nanterre la Défense, Didier Folus participe à l’initiative de recherche « Risques et assurance de l’agriculture », qui étudie l’assurance indicielle en agriculture. Il revient sur ces travaux menés avec les laboratoires CEREMADE (Université Paris-Dauphine), CEROS (Université Paris-Ouest Nanterre La Défense) et le Laboratoire de télédétection satellitaire (INP Toulouse).

Depuis quelques années, un nouveau mode d’assurance, dit « indiciel », se développe. Quelles sont ses spécificités ?

Traditionnellement, un assureur définit son tarif en fonction de la probabilité du sinistre et du coût moyen généré par ce dernier, auquel s’ajoutent des chargements. Pour évaluer ces paramètres, l’assureur s‘appuie sur l’observation des événements des années précédentes.

L’assurance indicielle utilise un calcul pour approcher ces paramètres. En matière de risques agricoles, des données sont collectées via un satellite (mesure du couvert végétal, de l’évapotranspiration, etc.) ou d’un capteur (pluviomètre), afin d’estimer la vitesse de pousse d’une plante. En fonction du niveau de l’indice, on détermine si le rendement agricole a été conforme à sa moyenne passée ou s’il  a été moindre : dans ce dernier cas, l’assurance indemnise l’agriculteur.

 

Quels sont les avantages et inconvénients de cette méthode ?

L’assurance indicielle permet de s’affranchir de l’expertise terrain réalisée en cas de sinistre. Généralement longue et toujours coûteuse en agriculture, une expertise peut conduire à une évaluation assez variable selon les lieux et les saisons.

L’assurance indicielle implique toutefois un investissement initial pour mettre en place le dispositif satellitaire ou les capteurs nécessaires à la collecte de données.

Enfin, il faut pouvoir maîtriser le risque de base, à savoir l’écart entre le montant des pertes indiquées par la valeur de l’indice et la réalité des pertes sur le terrain. Si les écarts successifs sont trop importants, les assurés ne souscriront pas. Quant à l’assureur, il ne sera pas en mesure d’évaluer correctement ses dépenses d’indemnisation.

 

L’équipe de l’initiative de recherche s’est impliquée dans l’élaboration d’une assurance indicielle des prairies (indemnisant les agriculteurs en cas de perte de fourrage causée par la météo). Quelles ont été les principales problématiques ?

Les travaux comprennent deux axes principaux. L’axe initial consiste à construire et valider l’indice, grâce à un certain nombre de tests sur le terrain pour vérifier sa fiabilité. Cette vérification se poursuit à intervalles réguliers, de façon à affiner le degré de résolution des observations, la précision des calculs et, finalement, le rapport qualité-prix du produit d’assurance.

Le second axe vise à déterminer la valeur d’un tel produit pour la société d’assurance, ainsi que pour les parties concernées du côté de l’offre, notamment les réassureurs et l’Etat. Les pouvoirs publics sont effet très concernés par les sujets d’assurance puisqu’ils participent à la supervision du secteur, et subventionnent les contrats agricoles en prenant en charge une partie de la prime. Ils interviennent également via la gestion du Fonds national de gestion des risques en agriculture (FNGRA), qui indemnise les exploitants en cas de « calamités » agricoles. Nos recherches visent à déterminer si l’assurance indicielle pourrait s’avérer plus performante que le mécanisme traditionnel.

Quant au lien entre l’assureur et ses réassureurs, traditionnellement un traité de réassurance, il peut être challengé par une alternative (ou un complément) via l’émission d’obligations indexées sur le risque agricole, souscrites par des investisseurs institutionnels, sur le modèle des cat bonds : nous explorons cette voie en menant une recherche sur l’attrait de tels actifs pour les investisseurs, compte tenu de la faible corrélation entre les risques agricoles et les risques financiers.

 

L’assurance indicielle pourrait également permettre de concevoir une offre de micro assurance dans les pays en voie de développement…

Effectivement. Nous collaborons avec la Fondation Grameen Crédit Agricole, partenaire de l’initiative de recherche, sur des projets pilotes en Afrique. L’enjeu est de trouver les moyens techniques de proposer une assurance agricole à un prix très accessible. L’assurance indicielle peut être une solution, en particulier car elle évite de diligenter une expertise après chaque sinistre, dont le coût peut s’avérer supérieur à celui du sinistre, dans des économies où les infrastructures sont peu développées.

 

Le secteur agricole traverse actuellement une crise importante. Les secteurs de l’assurance et de la finance peuvent-ils contribuer à limiter l’impact de cette crise ?

La problématique actuelle des agriculteurs est liée à des facteurs structurels et aux fluctuations des prix de vente. Les produits financiers dérivés permettent traditionnellement de se couvrir contre cette volatilité. Les mécanismes de stabilisation des prix de la Politique agricole commune (PAC) ont joué leur rôle sur ce dernier point, mais leur réforme conduira le monde agricole à « redécouvrir » les produits financiers de couverture : les instruments financiers dérivés et l’assurance devront alors être combinés pour offrir des solutions de couverture.

L'assurance des prairies ne peut pas utiliser les méthodes traditionnelles

Crédit Agricole Assurances - Pacifica propose depuis l’été dernier une offre d’assurance couvrant les agriculteurs en cas de déficit de la production fourragère suite à des aléas climatiques. Derrière ce produit d’assurance, une démarche innovante de recherche, menée avec Airbus Defence and Space et la Fondation Grameen Crédit Agricole, sous l’égide de l’Institut Europlace de Finance.

Bruno Lepoivre, Directeur Adjoint des Marchés de l'Agriculture et de la Prévention de Pacifica, revient sur cette collaboration.

 

Bruno lepoivre-Pacifica (6)Vous avez lancé en juin 2015 un contrat d’assurance des prairies, construit en partenariat avec Airbus Defence and Space. Quel est l’origine de ce projet ?

Le projet a démarré il y a six ans avec la volonté de mieux couvrir les exploitants agricoles contre les aléas climatiques. En effet, aucune offre d’assurance ne proposait d’indemniser une baisse de production de fourrage, due à une sécheresse par exemple.  Or, cette problématique ne pouvait être adressée par les méthodes traditionnelles d’assurance en raison des difficultés de mesurer la production de fourrage. Contrairement à une production agricole classique, qui est vendue et comptabilisée dans les résultats de l’exploitation, une prairie est soit directement utilisée pour le pâturage des animaux, soit, dans le cas du foin par exemple, récoltée et distribuée au bétail. Elle ne fait pas l’objet de mesure précise et n’a pas de valeur comptable associée.

Nous devions trouver un indice objectif de la pousse et nous nous sommes tournés vers Airbus qui a développé une technique originale de télédétection via des images satellites.

 

Un indice de production fourragère a donc été mis au point…

C’est le fruit d’un travail de longue haleine entre Pacifica, Airbus et les chercheurs de l’initiative de recherche « Risques et Assurances de l’agriculture ».  Airbus nous a proposé un indice qu’il a fallu adapter à nos besoins et calibrer pour obtenir une bonne précision. Plusieurs années de recherche ont ensuite été nécessaires pour prouver la corrélation entre la pousse mesurée par le satellite et la pousse réelle observée sur le terrain. Des centaines de prélèvements ont ainsi été effectués, dans le cadre de protocoles scientifiques précis. Les résultats sont très satisfaisants puisque ces travaux, ayant donné lieu à deux publications scientifiques dans des revues internationales, montrent une corrélation supérieure 85% entre l’indice et la pousse réelle.

 

Comment transforme-t-on des données satellites en données d’assurance ?

A partir des images collectées, Airbus Defence and Space calcule le f-COVER des prairies, c’est-à-dire la fraction de couvert végétal productif. Cet indicateur est très proche de la biomasse. Avec une valeur tous les trois jours, un profil de pousse est ainsi tracé sur l’année. En comparant cette courbe de l’année en cours avec la courbe moyenne des années de référence, nous pouvons calculer un taux de perte. Ce calcul est fait pour  chaque commune. Le choix de l’échelle de la commune permet d’être suffisamment précis, sans pour autant mesurer les pratiques individuelles de l’agriculteur au lieu de l’effet du climat. Nous pouvons ainsi calculer un pourcentage de perte commune par commune et faire un rapprochement avec les parcelles du client afin de déterminer les pertes subies sur les parcelles de ce dernier.

 

Que vous a apporté cette collaboration avec le monde académique ?

A ma connaissance, c’est la première fois qu’un produit d’assurance est conçu à partir de travaux de recherche académique, ayant donné lieu à trois publications scientifiques dans des revues internationales. Nous avions besoin d’une expertise pour modéliser le risque et pour valider scientifiquement la pertinence de l’indice. Deux thèses, encadrées par des professeurs associés à notre Initiative de recherche, ont été conduites sur ces sujets. Le «label académique » constitue, en outre, un atout pour convaincre la profession agricole, les réassureurs et les pouvoirs publics de la qualité du projet. L’assurance des prairies a ainsi pu être rendue éligible aux subventions européennes.

 

Un peu plus de six mois après son lancement, quel premier bilan tirez-vous de la commercialisation de l’assurance des prairies, et quelles sont vos perspectives de développement ?

Pour cette première année, nous visons un millier de contrats, puis 30 000 à horizon 2020. Nous sommes conscients qu’il nous faudra un certain temps pour lever des freins chez les agriculteurs, que ces freins soient d’ordre financier ou psychologique. Mais avec des événements climatiques de plus en plus fréquents, nous sommes convaincus que cette offre répond à un vrai besoin.

Concernant les perspectives, nous avons reconduit l’initiative de recherche avec Airbus Defence and Space afin d’approfondir les travaux. Notre piste de travail principale est d’étendre l’utilisation de la télédétection satellitaire à l’assurance récolte traditionnelle. La Fondation Grameen Crédit Agricole quant à elle veut tirer profit de la méthode d’assurance indicielle, basée sur des données satellites, pour favoriser les systèmes de couverture des risques agricoles dans les pays en développement. De nombreux Etats ne disposent ni de données historiques sur les niveaux de production, ni de réseaux d’experts. L’assurance indicielle permet parfois de pallier ces difficultés.

Des satellites au service de l’agriculture

Quantifier le niveau d’engrais optimal, évaluer certains risques, ou encore estimer une baisse de production, l’imagerie spatiale possède de multiples applications en agriculture, comme l’explique Charlotte Gabriel-Robez, Chef de gamme optique au sein d’Airbus Defence and Space.

 

Vous êtes intervenue lors d’une conférence intitulée « les innovations spatiales au service de l’agriculture », une association de deux domaines qui peut surprendre…

L’imagerie satellite est pourtant utilisée depuis plusieurs années en agriculture. Elle permet notamment de réaliser des diagnostics sur les parcelles agricoles, que ce soit pour évaluer la maturité d’une culture, estimer le risque de verse (risque qu’une plante se couche et que la production soit affectée) ou encore améliorer les rendements en rationalisant l’utilisation d’engrais.
En combinant plusieurs satellites, aux spécificités techniques distinctes, il est en effet possible d’avoir à la fois des images portant sur une grande superficie, et avec un niveau de détails important. Nous pouvons ainsi observer plusieurs champs tout en distinguant les caractéristiques intra parcellaires, et donc répondre à des besoins très différents.

Dans le cadre de l’élaboration d’une assurance des prairies, Airbus a travaillé avec Pacifica sur la mesure de la production de fourrage. Techniquement, comment avez-vous procédé ?

Nous nous sommes évidemment appuyés sur nos différents satellites pour mener un travail de cartographie. Mais tout l’enjeu consiste ensuite à rendre cette information accessible et à extraire les éléments pertinents. Pour ce faire, plusieurs méthodes existent. La plus courante est celle du NDVI (Normalized Difference Vegetation Index) ou indice de végétation par différence normalisée. Cet indice mesure l’activité physiologique des plantes. Autrement dit, il évalue la quantité de matière en végétation et donne des informations relatives sur le développement de la plante. Bien qu’il soit très employé, il présente quelques inconvénients. Ses résultats varient en fonction du satellite utilisé et du niveau de luminosité : un ciel nuageux impactera les données. Il nécessite donc de réaliser des prélèvements sur le terrain au préalable afin de calibrer le modèle.
Au sein d’Airbus, nous avons développé une autre méthodologie qui permet de s’affranchir des conditions météorologiques et des calibrations avec les prélèvements terrain. C’est ce procédé, reposant sur une quantification absolue de biomasse et d’azote, qui a été employé dans le cadre de l’indice de production fourragère.

L’imagerie spatiale a-t-elle d’autres applications dans le domaine économique et financier ?

Bien sûr. Nous travaillons notamment avec RS Metrics, une société de consulting américaine spécialisée dans l’analyse de données à destination des investisseurs et grands groupes. Nous leur fournissons régulièrement des images satellites des parkings d’une enseigne de supermarché. Grâce à ces photographies, qu’ils retraitent pour les adapter à leurs besoins, ils sont en mesure d’estimer la fréquentation des différents sites, et ainsi d’évaluer l’efficacité des opérations commerciales menées dans chaque magasin. Ces informations les aident à évaluer le dynamisme du groupe et à anticiper d’éventuels mouvements de son cours de bourse.

L’imagerie spatiale est souvent associée à la défense alors qu’elle est fréquemment utilisée dans le civil…

Effectivement, notamment dans le domaine sanitaire. A titre d’exemple, nous sommes intervenus au Nigeria dans le cadre d’une campagne de vaccination contre la polio. Mais dans un pays où le recensement de la population et le cadastre ne sont pas précis, l’opération est complexe. La prise d’image via satellites a permis de cartographier le territoire de manière très rigoureuse et de délinéer chaque habitation. Il était ainsi possible de savoir où envoyer les équipes médicales et d’organiser au mieux la campagne.
De même, l’imagerie spatiale s’avère très utile en cas de catastrophe naturelle pour avoir une vision détaillée des lieux et de l’étendu des sinistres. Elle permet, entre autres, de repérer les routes encore praticables par les équipes de secours.