menu fermer

La longévité : un enjeu majeur tant pour les particuliers que pour les professionnels

Cahier
Ces dernières décennies, notre espérance de vie a fortement augmenté. Une tendance positive mais qui a parsemé de grains de sable les mécanismes en place, grippant leurs rouages. Parallèlement, la crise dans la zone euro a contraint les Etats à limiter leurs dépenses budgétaires et les organismes financiers à appliquer de nouvelles règles prudentielles toujours plus strictes. Particuliers, professionnels et même pouvoirs publics se retrouvent contraints de faire face à une délicate situation. Les décisions prises durant les prochaines années seront décisives. Toutes les générations et tous les acteurs sont concernés.
 
 
Comment réformer le système de protection sociale ? Comment garantir un maintien du niveau de vie à la retraite ? Comment prendre en compte l’aide informelle apportée par les familles aux personnes âgées dépendantes ? Comment financer la progression des dépenses de santé ? Quel niveau d’effort consentir en faveur de la santé ? Comment assurer le risque de longévité et qui pour l’assumer ? S’il est évident qu’il faut opérer rapidement des modifications, il est nécessaire, en amont, de mieux comprendre les tenants et aboutissants de la longévité pour ne pas se laisser entraîner par des idées reçues totalement erronées.

 

Ces thématiques ont été étudiées par les chercheurs de la chaire Transitions Démographiques Transitions Economiques, de la chaire Santé et de la chaire Dérivés du Futur. Leurs travaux sont présentés dans le sixième numéro des Cahiers de l’ILB.

 

Abordant des sujets divers en fonction de leurs spécialisations, ils dressent un véritable panorama des enjeux liés à la longévité et proposent de nombreuses recommandations. Intervention de l’Etat par le biais d’un coup de pouce fiscal ou d’une répartition des risques systémiques entre les générations, développement de la prévention et de la sensibilisation au « mieux vieillir » dans les entreprises, organisation d’un débat démocratique sur le niveau d’effort consenti en faveur de la santé, prise en compte des coûts indirects liés au soutien familial aux personnes âgées dépendantes, prise de conscience de l’importance du transfert du risque de longévité… La liste des recommandations proposées par ces éminentes équipes de chercheurs serait longue… Un nouveau produit financier a même été développé, permettant de transférer le risque de taux des assureurs vers les marchés financiers.

 
 
 

Comment consolider ses gains de longévité ?

D'après un entretien avec Hélène Xuan et son article "La longévité : un atout ?".
 
 
 
 
L’allongement de l’espérance de vie conduit naturellement à repenser le système de redistribution existant. Mais, comment analyser les mécanismes actuels, en prenant en compte les perspectives démographiques et sociétales ? Quel regard porter sur les problématiques existantes ? Pour Hélène Xuan, il est nécessaire d’étudier la longévité en tant que système intergénérationnel pour conserver les gains acquis. Toute réforme est globale. Elle affecte aussi bien les séniors que les jeunes actifs.
 
Les séniors sont de plus en plus nombreux – les plus de 60 ans seraient au nombre de 2 milliards sur la planète d’ici 2050 – et ce sont eux qui concentrent le patrimoine financier et immobilier. Une vision très générale qui masque de nombreux enjeux. L’ouverture économique a augmenté l’espérance de vie mais elle a accentué les inégalités entre les classes sociales. La fiscalité et la redistribution ont un rôle important à jouer. A titre d’exemple, dans les pays où l’ouverture économique a créé des inégalités importantes, la mise en place d’un système de protection sociale permettrait de réduire de 20 % les taux de mortalité infantile.
 
La vision de l’économiste : le coût de la vieillesse
Le vieillissement démographique générerait une perte de 0,5 point de croissance par an entre 2010 et 2060. Une prévision qui ne doit pas aboutir à des conclusions trop hâtives. A titre de comparaison, a été étudié le scénario sans longévité supplémentaire. Dans un tel cas de figure, les caisses de protection sociale redeviendraient progressivement excédentaires mais les individus ne seraient pas beaucoup plus riches. Aujourd’hui,  le niveau de vie moyen de l’ensemble des retraités est  supérieur à celui des actifs. Un constat encore plus évident, si on intègre les revenus du patrimoine et la détention du logement. Mais comment vivront nos jeunes actifs lorsqu’ils arriveront à la retraite ? La réforme de 1993 prive partiellement les retraités des fruits de la croissance économique. Une réforme que subiront de plein fouet, à l’horizon 2030-2050, les générations de chômage de masse entrées sur le marché du travail entre les années 1980 et 2000. Elles sont d’autant plus fragilisées qu’elles ont eu un accès difficile à la propriété dans un contexte d’aggravation des inégalités socio-économiques. Par ailleurs, contrairement aux idées reçues, l’immigration serait neutre voir légèrement positive pour les comptes de la sécurité sociale. 
 
La vision du politique : le prix de la longévité
Les inégalités entre des aînés qui ont bénéficié de la croissance, de la retraite et accumulé du patrimoine et une jeunesse pour qui tout est conditionnel aux réformes qui seront menées fragilisent le système de protection sociale. Il est donc essentiel de le réformer. Le système français doit être le fruit d’un véritable jeu d’équilibriste entre les solidarités familiales et les politiques publiques. Toutefois, la révolution de la longévité n’a pas encore transformé la société française. Aujourd’hui, nous passons un tiers de notre vie (hors période d’éducation) en retraite et les deux tiers en activité. Ce sont ces derniers qui financent nos revenus de vieillesse. Ce partage du temps permet de calculer simplement le taux de prélèvement nécessaire au maintien du même niveau de vie durant une vie entière. De fait, un gain de longévité devrait entraîner une augmentation du taux de prélèvement et un prolongement de la durée d’activité. Dans un système idéal, chacun « choisirait » de partir à la retraite quand il le voudrait mais serait incité à partir plus tard, grâce à un système de décote-surcote. Une configuration qui éviterait d’imposer un âge légal et uniforme de départ en retraite.
Autre ressource financière possible étant donné la concentration du patrimoine aux mains des aînés, le viager qui pourrait constituer une solution pour tous ceux qui souhaitent rester chez eux durant leur retraite et avoir un complément de revenu garanti. Et pourtant, malgré ces avantages, il a du mal à se développer. Pour favoriser ces tractations intergénérationnelles, l’Etat pourrait fournir un coup de pouce, en incitant à la transmission précoce. Taxer plus fortement les héritages que les donations permettrait une circulation plus rapide des patrimoines entre génération. 
 
De l’importance de la prévention
L’investissement en prévention pourrait retarder l’arrivée des pathologies. La prévention ne serait plus seulement un coût mais aussi le moyen par lequel l’individu améliore son état de santé et contribue activement à financer l’assurance maladie. Il faudrait donc repenser le système de carrière et profiter des années de travail pour modifier les comportements des individus (meilleure alimentation, diminution du stress…). L’entreprise pourrait être l’acteur principal de la prévention en matière de « bien vieillir ». 
 
Méthodologie 

« La longévité : un atout ? » est issu d’une synthèse de divers articles scientifiques et économiques. L’objectif est de porter un regard intergénérationnel sur la problématique du vieillissement. Cette contribution fait largement référence aux travaux des chercheurs de la Chaire transitions démographiques, dont ceux d’André Masson, chercheur associé de cette chaire. Pour tous les contributeurs de l’étude, les transitions économiques permettent une meilleure compréhension des mécanismes du vieillissement et de son impact socio-économique. Enfin, Hélène Xuan s’appuie également, dans cet article, sur les débats organisés lors deux derniers forums annuels « Les sociétés vieillissantes sont-elles condamnées ?» (2010) et « Vieillissement et Perspectives de croissance » (2011).
 
Recommandations 

  • Les dix années supplémentaires en bonne santé sont le fruit de plus d’un siècle de gain sur la mortalité qu’il s’agit de consolider pour les générations futures en leur garantissant des niveaux de vie suffisants.
  • La retraite par point ou le système de surcote-décote autorise la retraite « choisie » et évite les écueils d’imposer un âge légal et uniforme de départ en retraite.
  • Le faible développement du marché du viager nécessiterait une forte taxation des héritages ou un coup de pouce fiscal de l’Etat pour inciter à la transmission précoce.
  • L’entreprise doit retrouver sa place en tant qu’acteur de la protection sociale.
A Retenir 

  • La longévité doit être analysée avec une vision globale, intergénérationnelle.
  • La retraite des séniors appartient à la jeunesse. Elle est la contrepartie d’un investissement en éducation, formation…
  • La réforme de 1993 a fragilisé les nouvelles générations qui arriveront à la retraite au cours des prochaines décennies.
  • L’entreprise est le lieu idéal pour sensibiliser les salariés au « mieux vieillir » et prévenir l’apparition des maladies chroniques.
 
Cahier de l’ILB N° 6, Article de Hélène XUAN
 
Article de recherche lié

 

Quelle part des dépenses allouer à la santé ?

D'après un entretien avec Brigitte Dormont et son ouvrage « Les dépenses de santé. Une augmentation salutaire ? »
 
 
Les dépenses de santé sont, d’ordinaire, abordées sous l’angle de leur financement, avec la perspective de sacrifices à consentir. Leur croissance est d’emblée considérée comme insoutenable. Implicitement, elles sont conçues comme un coût à comprimer. Pour Brigitte Dormont, une telle approche confond deux préoccupations pourtant bien distinctes : celle de l’efficience de la dépense de santé et celle de son niveau optimal. La question du niveau optimal des dépenses reste entière : quelle proportion de ressources voulons-nous consacrer à notre consommation de soins ? 
 
Depuis le milieu du XXe siècle, les économies développées connaissent deux tendances : un formidable accroissement de la longévité et une augmentation continuelle de la part du produit intérieur brut consacrée aux dépenses de santé.
 
Les sources de la croissance des dépenses de santé
Contrairement à une opinion répandue, le vieillissement ne joue qu’un rôle mineur dans la croissance des dépenses de santé. Certes, chaque individu voit ses dépenses de santé augmenter lorsqu’il vieillit. Mais les changements les plus importants sont dus au fait que les dépenses individuelles de santé augmentent dans le temps, à âge et à maladie donnés. En 2009, par exemple, un homme de 50 ans affecté d’un diabète dépense beaucoup plus pour sa santé que le même quinquagénaire diabétique ne dépensait en 2000. Ce mouvement est sans rapport avec le vieillissement de la population. Il résulte de la dynamique du progrès médical : de nouvelles procédures apparaissent continuellement, qui induisent des changements dans les pratiques médicales. 
Comment évaluer l’influence de ces progrès sur la croissance future des dépenses de santé ? On peut supposer une croissance des dépenses de santé supérieure de 1 point à celle du revenu, rythme conforme à celui observé dans les dernières décennies ou alors une accélération du progrès technique médical. Dans ces deux hypothèses, la part des dépenses de santé dans le Produit Intérieur Brut devrait sensiblement progresser dans l’avenir. 
Ainsi, nous devrions consacrer une part toujours plus importante de notre richesse aux soins médicaux. L’avenir est-il sombre pour autant ? Une erreur courante consiste à penser que des privations devraient en découler. Cette crainte est infondée. Certes, une part plus importante du PIB sera dévolue à la santé. Mais celui-ci augmente continuellement. Dans toutes les hypothèses la consommation des ménages en excluant les dépenses de santé devrait au moins doubler à l’horizon 2050. Le surcroît de dépenses de santé prévu est donc soutenable, cela ne fait guère de doute. 
 
Cette croissance est-elle souhaitable ?
Que ces dépenses puissent être financées ne signifie pas qu’une telle évolution est souhaitable. Certains d’entre nous peuvent préférer consacrer leurs ressources à des dépenses personnelles plutôt que de les verser dans un pot commun pour financer des soins médicaux plus performants. Certains peuvent aussi accepter que leurs ressources aillent à des dépenses décidées collectivement, mais préférer qu’elles portent sur la protection de l’environnement ou l’éducation plutôt que la santé.
En France, le financement de la dépense de santé est en grande partie socialisé : les arbitrages sont rendus par des instances publiques ou paritaires censées agir au nom des assurés sociaux. Se demander si la croissance des dépenses de santé est souhaitable, c’est se demander si les décisions actuellement prises sont conformes à nos préférences. 
 
Dépensons-nous trop ou pas assez pour la santé ? 
Selon une étude réalisée par Kevin Murphy et Robert Topel, aux Etats-Unis, entre 1970 et 2000, les gains en santé et en longévité auraient ajouté chaque année à la richesse du pays une valeur égale à environ 32 % du PIB ! L’apport annuel des dépenses de santé serait ainsi très supérieur à leur coût, qui est de 15 % du PIB aux Etats-Unis en 2000. Cet écart suggère que les dépenses de santé dans ce pays seraient inférieures à leur valeur optimale du point de vue des préférences de la société.
Dans l’approche de Brigitte Dormont, la santé est considérée comme source de bien-être et non comme facteur de productivité et de croissance. Tout un argumentaire peut être développé pour faire valoir que la santé est aussi un secteur productif créateur d’emplois et source de croissance. Il y a des bénéfices induits à favoriser les dépenses de santé. Mais ils ne suffisent pas à les justifier. Pour l’économie du bien-être, une activité productive est légitimée, non par les emplois qu’elle contribue à créer, mais par le fait qu’elle satisfait une demande. Il ne faut pas occulter l’essentiel : la finalité des dépenses de santé, c’est d’augmenter la longévité et d’améliorer la qualité de la vie. 
Grâce aux innovations médicales, nous vivons plus longtemps et en meilleure santé. Évalués en unités monétaires, les gains en bien-être obtenus en contrepartie de ces dépenses semblent gigantesques. Certes, des gains d’efficacité sont souhaitables. Mais il est urgent d’organiser en France un débat démocratique sur le niveau de l’effort consenti en faveur de la santé.
 
Méthodologie 

En collaboration avec Hélène Huber et Michel Grignon, Brigitte Dormont a montré, grâce à une analyse de microsimulation réalisée sur des échantillons représentatifs des assurés sociaux français, que les changements de pratiques influencent massivement la croissance des dépenses de santé, le vieillissement de la population ne jouant qu’un rôle mineur : sur la période 1992-2000, il n’explique pas plus d’un dixième de la croissance des dépenses de soins. Avec le soutien de l’Institut Montparnasse, cette étude est actualisée sur la période 2000-2008. Les résultats confirment le rôle mineur du vieillissement : malgré l’accession des cohortes du baby-boom aux âges élevés, il ne justifie toujours qu’un cinquième de la croissance des dépenses de santé. Des analyses rétrospectives menées pour les États-Unis entre 1965 et 2002 ont abouti au même constat : les changements technologiques expliquent la majeure partie de la croissance des dépenses.
 
Recommandations 

  • Pour analyser la croissance des dépenses de santé, il est essentiel de ne pas confondre efficience et niveau optimal.
  • Il faut évaluer, en unités monétaires, la valeur de la santé obtenue en contrepartie des dépenses.
  • Privilégier le secteur de la santé en tant que secteur productif suppose d’invoquer des caractéristiques qui ne lui sont pas spécifiques.
  • Il est urgent d’organiser, en France, un débat démocratique sur le niveau de l’effort consenti en faveur de la santé.
A retenir 

  • Le vieillissement ne joue qu’un rôle mineur dans la croissance des dépenses de santé.
  • La diffusion des nouveaux traitements conduit à une hausse des coûts de la santé.
  • Le concept utilisé pour mesurer la valeur des gains en santé et en longévité est appelé « valeur statistique de la vie ».
  • La santé ne doit pas être uniquement considérée comme un facteur de productivité et de croissance mais également comme une source de bien-être.
  • La finalité des dépenses de santé est d’augmenter la longévité et d’améliorer la qualité de vie.
Cahier de l’ILB N° 6, Article de Brigitte DORMONT
 
Article de recherche lié

 

Soutien familial aux personnes âgées dépendantes : Comment prendre en compte les coûts implicites ?

D’après un entretien avec roméo Fontaine et son article “Soutenir ses parents, jusqu’où?”, (2012), projet, n°326, p. 36-42.
 
 
 Le débat sur l’organisation et le financement de la prise en charge des personnes âgées dépendantes a permis d’enrichir l’analyse du système actuel et des difficultés auxquelles l’exposent les évolutions démographiques et d’envisager des pistes de réformes. Mais, si l’effort public est facilement quantifiable, comment peut-on valoriser le soutien familial ? Quelles sont ses conséquences sur l’économie ? romeo Fontaine dépasse l’aspect financier pour mettre en exergue les coûts indirects d’une telle aide, essentiels, selon lui, pour dessiner un système de protection sociale articulant de manière judicieuse solidarités collectives et familiales.
 
Vieillissement de la population et évolutions sociodémographiques touchant les structures familiales, un cocktail qui incite à s’interroger sur le partage entre solidarités privées et publiques et, plus spécifiquement, sur le rôle que notre société souhaite confier aux familles dans la prise en charge du grand âge. Evalué à 24 milliards d’euros en 2010, soit 1,4 % du PIB français, l’effort public en faveur des personnes âgées dépendantes représentait, suivant les conventions de périmètre retenues, entre 68 et 77 % du coût financier global de la prise en charge des personnes âgées dépendantes. Cependant, cette approche, en ne tenant pas compte de la valeur économique de l’aide informelle dont bénéficient les personnes âgées fragiles, sous-estime de manière considérable les ressources employées au niveau familial dans la production de prise en charge et surestime par la même occasion la couverture publique.
 
Prise en charge familiale, un système peu coûteux ?
Comparée aux volumes de l’aide apportée par les intervenants professionnels, la prise en charge informelle, qui prend majoritairement la forme d’un transfert sous forme de services (aide dans les tâches domestiques ou dans les soins personnels), apparaît en effet comme une ressource majeure, faisant de la famille la véritable clé de voûte du système actuel. Elle peut être présentée comme peu coûteuse pour la société. La tentation est alors forte de faire reposer l’essentiel de la prise en charge sur les familles, surtout quand les contraintes pesant sur les finances publiques rendent difficile l’accroissement de la couverture publique.
Il n’en demeure pas moins qu’elle implique des coûts indirects que Roméo Fontaine met en lumière dans ses études, en suivant plusieurs axes de recherche. 
 
Soutien familial et activité professionnelle
L’un d’entre eux vise en particulier à étudier les effets adverses de l’aide, apportée à un parent âgé dépendant, sur l’activité professionnelle. Au niveau européen, Roméo Fontaine relève qu’au-delà d’une certaine quantité d’aide, le soutien apporté à un proche tend à réduire l’offre de travail et le taux de salaire. Les aidants sont incités à renoncer à certaines opportunités professionnelles ou à accepter des emplois moins rémunérés, si ceux-ci permettent une plus grande proximité géographique avec le domicile de la personne aidée ou s’ils permettent des horaires plus flexibles. Pour autant, ces aménagements de la vie professionnelle ne vont que très rarement jusqu’à la sortie du marché du travail. La majorité des aidants exprime un fort attachement à l’exercice d’une activité professionnelle : travailler constitue pour eux une source de répit, qui les libère de leur rôle d’aidant. Travailler peut aussi représenter une « protection » leur permettant de ne pas totalement basculer dans la fonction d’aide.
 
Incidence sur l’état de santé des aidants
De nombreux travaux épidémiologiques mettent aussi en évidence les conséquences sur l’état de santé des conjoints et des enfants aidants, souligne Roméo Fontaine. Soutenir un parent âgé accroît les symptômes liés à la dépression, essentiellement lorsque l’aidant a d’autres responsabilités familiales. L’aide aurait aussi des effets sur l’état de santé physique, par exemple au niveau cardiaque.
 
Inégalités sociales
Ont également été mis en exergue les coûts indirects en termes d’inégalités sociales. Faire reposer la prise en charge sur les solidarités familiales tend tout d’abord, dans la pratique, à renforcer les inégalités socio-économiques entre hommes et femmes. Plus généralement, faire reposer le risque dépendance sur les solidarités privées s’accompagne sans doute d’effets anti-redistributifs entre familles. Roméo Fontaine indique, par ailleurs, que, bien que cela reste à démontrer, on peut vraisemblablement supposer que les familles ayant les niveaux de vie les plus modestes sont plus fréquemment mises à contribution. Aux inégalités sociales inter-familiales pourraient finalement s’ajouter des inégalités sociales intra-familiales. Les effets potentiellement négatifs du rôle d’aidant (réduction du temps de travail, dégradation de l’état de santé) pourraient alors se concentrer sur les plus fragiles.
 
Soutiens collectif et familial, peut-on les opposer ?
Face à de tels constats, il convient de ne pas réduire la question de l’articulation entre solidarités publiques et privées à un face à face entre un soutien collectif coûteux d’un côté et un soutien familial gratuit de l’autre, conclut l’auteur.
 
Méthodologie

Les travaux menés au sein du projet « Modélisation du soutien aux personnes âgées dépendantes » de la Chaire Santé, risques, assurance visent à nourrir la réflexion sur le partage entre solidarités collectives et familiales, à travers l’étude des mécanismes familiaux de prise en charge. Dans ce cadre, Roméo Fontaine adopte une approche micro-économétrique, s’appuyant sur des données d’enquêtes. Ces dernières lui ont permis de dresser un tableau sur la manière dont les familles s’organisaient pour aider les personnes âgées dépendantes. L’auteur a ainsi pu mettre en lumière les incidences plus diffuses et plus difficilement observables d’un système de prise en charge plaçant les solidarités familiales comme principal mécanisme assurantiel.
 
Recommandations 

  • Il est nécessaire de dépasser la question strictement financière de la prise en charge des personnes âgées.
  • La prise en charge informelle apparaît comme une ressource majeure, faisant de la famille la véritable clé de voûte du système actuel de prise en charge.
  • Il ne faut pas perdre de vue que la production domestique de prise en charge s’accompagne de coûts économiques. Bien que difficilement observables et quantifiables sous forme monétaire, il importe d’en tenir compte au risque sinon de faire reposer à outrance la prise en charge de personnes âgées dépendantes sur les familles.
A Retenir 

  • La valeur monétaire de l’aide informelle est sous-estimée par rapport à la couverture publique.
  • Le poids économique du soutien familial aux personnes âgées dépendantes est considérable.
  • Aider un proche peut avoir des conséquences sur l’activité professionnelle et l’état de santé.
  • Faire reposer la prise en charge sur les solidarités familiales renforce les inégalités sociales inter-familiales et intra-familiales.
 
Cahier de l’ILB N° 6, Article de Roméo FONTAINE
 
Article de recherche lié

 

Comment se couvrir contre le risque de longévité ?

D’après un entretien avec Christine Chevallier au sujet de son article « Déterminants de l’inassurabilité du risque de longévité et marché de la rente viagère » (Revue Française d'Economie, Avril 2012), en collaboration avec Hélène Xuan et François-Xavier Albouy.  
 
 
 Avec la hausse de l’espérance de vie, la gestion du risque de longévité est devenue un enjeu majeur. Pourquoi la rente viagère ne séduit-elle ni les assureurs ni les assurés ? Comment faire évoluer le système ? Quel rôle pourrait jouer l’Etat ? L’analyse des déterminants de l’inassurabilité du risque de longévité, effectuée par Christine Chevallier, élabore des pistes de réflexion sur l’amélioration de l’assurabilité de ce risque.
 
L’étude porte sur le risque de longévité qui comprend deux composantes. La première, individuelle et idiosyncratique, provient du fait que l’espérance de vie d’un individu dévie de sa valeur attendue à un âge et horizon de temps donnés. La seconde, systémique, découle du principe que la mortalité agrégée d’une population dévie à long terme de sa valeur attendue, à un âge et horizon de temps donnés. Pour les individus, le risque de longévité peut être couvert par la constitution d’une épargne de long terme avec sortie en rente viagère.
 
Un risque et une forme de couverture peu propice à son assurabilité
La part systémique du risque de longévité est non diversifiable et, en outre, de forte ampleur. Ainsi l’assureur n’accepte de couvrir le risque qu’en le tarifant bien au-delà de sa valeur actuarielle, ce qui pousse le souscripteur à acquérir une assurance partielle. Plus encore, l’ambiguïté des probabilités du risque de longévité, autrement dit l’incertitude de ses probabilités, amène les assureurs à surestimer la longévité des individus. Les assurés, quant à eux, sous-estiment leur longévité du fait de cette ambiguïté, accentuant leur refus d’une tarification accrue.
En outre, Christine Chevallier précise que la volonté de se constituer une épargne pour faire face aux imprévus est le premier motif d’épargne. Aussi, face aux aléas sur le niveau des revenus et des dépenses, les individus ont intérêt à se constituer une épargne suffisamment liquide les menant à opter pour des stratégies d’épargne sous-optimales mais réversibles. La rente viagère est, de ce point de vue, inadaptée. Enfin, la rente viagère serait considérée comme un produit d’épargne plus qu’un produit d’assurance. Les individus semblent souvent omettre que la rente viagère offre une couverture contre le risque de longévité. Même si l’individu en tient compte, l’ambiguïté des probabilités de survie, expliquant une différence de perceptions du risque de longévité entre l’assuré et l’assureur, peut suffire à ce que l’assuré ne considère pas la rente viagère comme rentable par rapport à d’autres placements financiers disponibles.
L’estimation du risque de longévité sur la base d’une probabilité moyenne induit une anti-sélection puisque « les agents économiques dont le risque est le moins élevé, ne trouvant pas de couverture à un taux de prime acceptable, ne sont pas incités à s’assurer, contrairement aux agents dont le risque est le plus élevé » souligne Christine Chevallier. La rente viagère ne concernerait donc que les individus pour lesquels la retraite complémentaire serait la plus rentable et donc la plus coûteuse pour l’assureur. A cela s’ajoutent des conditions fiscales peu avantageuses pour la transformation en rente viagère d’une épargne de long terme. Enfin, la présence de coûts de transaction réduit la demande de couvertures d’assurance. «A l’extrême, ces éléments peuvent conduire à une absence totale d’offre de couverture d’assurance, les assureurs renonçant au marché», ajoute-t-elle.
 
Des adaptations peuvent améliorer l’assurabilité du risque de longévité
Pour remédier à ce problème d’assurabilité, il semble nécessaire de mieux adapter le produit à l’épargnant. Une limitation des risques de la rente, par le biais d’une indexation du produit sur l’inflation et l’incorporation d’options sur le contrat d’assurance en cas d’événements défavorables, augmenterait l’intérêt pour la rente viagère. En outre, le développement de son marché entre dans l’objectif de politique publique de l’Etat. Ce dernier peut tout à fait intervenir en imposant certaines adaptations. Il peut notamment intervenir sur la tarification. Il pourrait aussi prendre à charge la répartition du risque systémique de longévité entre les générations, ciblant les agents économiques les plus aptes à le porter, donc moins averses au risque et mieux capitalisés. Une intervention de l’Etat sur les marchés de capitaux, à travers les « survivor bonds » ou « longevity bonds » dont les coupons sont basés sur le taux de survie d’une cohorte de la population, serait une possibilité pour la prise en charge de ce risque sous la forme d’un contrat de droit  privé. Il s’agirait donc d’un transfert du risque de longévité vers l’Etat qui, par nature, devrait gérer des risques de long terme. Historiquement, c’est le développement des techniques assurantielles, doublé d’une intervention croissante de l’Etat, qui a permis de limiter les conséquences des déterminants de l’inassurabilité, y compris pour le risque de longévité, conclut-elle. 
 
Méthodologie

L’article se base sur une synthèse de différents résultats théoriques et empiriques, issus d’une vaste revue de la littérature. L’objectif est de dégager des pistes de réflexion sur les modes de gestion et de financement du risque de longévité les plus efficaces. Pour identifier les déterminants de l’inassurabilité du risque de longévité, Christine Chevallier s’appuie sur des cadres très variés. Elle part de la critique de la théorie du partage des risques, usitée dans l’analyse de l’inassurabilité, jusqu’aux développements les plus récents de la théorie de la décision. Dans le même temps, elle construit son analyse en traitant des anomalies des comportements d’épargne par rapport aux prédictions de la théorie du cycle de vie. Sur la base de la synthèse effectuée, l’article discute des modes adaptés de gestion et de financement du risque de longévité, en écartant l’hypothèse d’une solution unique.
 
Recommandations

  • Il faut adapter le produit aux épargnants en le simplifiant et en limitant les risques qu’il fait porter. L’indexation sur l’inflation et l’introduction d’options de résiliation sont des solutions pour répondre au besoin de précaution des assurés. 
  • Les imperfections de marché doivent être atténuées par l’intervention du législateur et la mise en place d’une fiscalité encourageante pour la rente viagère.
  • L’Etat doit répartir le risque systémique de longévité entre les générations par une intervention sur les marchés de capitaux en tant qu’assureur.
A Retenir

  • L’allongement de l’espérance de vie augmente la part de la population susceptible de survivre à ses ressources. 
  • L’assurance du risque de longévité prend la forme d’une épargne de long terme qui agrandit le nombre et la complexité des déterminants de son inassurabilité. 
  • La rente viagère est la seule forme d’épargne de long terme offrant une couverture contre le risque de longévité.
 
Cahier de l’ILB N° 6, Article de Christine CHEVALLIER
 
Article de recherche lié

 

Qui pour assumer un risque de longévité croissant ?

D'après un entretien avec Stéphane Loisel et son article " Assumer le risque de longévité : modèles et enjeux", co-écrit avec Pauline Barrieu, Harry Bensusan, Nicole El Karaoui, Caroline Hillairet, Claudia Ravanelli et Yahia Salhi

.La durée de la vie est un domaine où l’incertitude règne en maître. Une incertitude que combattent ceux qui supportent un risque financier, comme les assureurs, les réassureurs et les fonds de pension. De l’élaboration d’un modèle de prévisions dépendent des enjeux financiers colossaux. Toutefois, une simple anticipation de la longévité ne suffit plus à une bonne gestion des portefeuilles d’assurés. L’heure est au transfert de risques, un exercice qui n’en est qu’à ses prémices. 

 
Une erreur d’estimation portant sur une simple année peut coûter très cher à un fonds de pension. Or, comment évaluer la durée de vie exacte des assurés ? Une question qui s’avère d’autant plus primordiale que la longévité de ces derniers s’accroît, entraînant par là-même une augmentation des rentes à leur verser. La maîtrise du risque de longévité, c’est-à-dire de l’incertitude liée à l’âge du décès, représente plus que jamais un enjeu financier majeur. Ce dernier est particulièrement complexe à gérer pour les acteurs concernés, car on sait que, plus un échantillon de population est réduit, plus la marge d’erreur est importante. 
 
Le recours à des modèles
L’évaluation de la durée de vie d’une cohorte de population n’est pas un exercice nouveau. Ce qui l’est, en revanche, c’est la façon de procéder, face à des tables de mortalité qui présentent des failles et des faiblesses, en particulier quand il s’agit d’évaluer un portefeuille d’assurés. Les chercheurs Harry Bensusan et Nicole El Karaoui ont pris comme base de travail des modèles issus de la dynamique de la population, pour élaborer une méthode d’anticipation plus fine que celles habituellement utilisées par les assureurs. Ces dernières se bornent souvent à prendre en compte des critères de santé et d’historique médical. C’est un spectre bien plus large de données qu’il faut étudier, comme le démontrent ces chercheurs. Les informations propres à chaque individu, tels que le niveau d’éducation, la catégorie socioprofessionnelle ou le statut marital, influent fortement sur la longévité. Cela prouve que les assureurs, les fonds de pension, et tout autre acteur faisant face à un risque de longévité, ne peuvent se contenter de répliquer les anticipations réalisées au sujet d’une population nationale.
L’étude, menée par sept chercheurs, dépasse toutefois les considérations sur les modèles de prévisions. Stéphane Loisel, un de ses auteurs, soulève une interrogation plus large, aux conséquences économiques, mais aussi sociales et politiques. Dans quel état de santé allons-nous vieillir ? D’après lui, la question du risque de longévité ne saurait être appréhendée sans la lier à celle du risque de dépendance. Une thématique qui fait apparaître les limites des modèles d’anticipations développés jusqu’ici, car l’enjeu financier majeur du risque de dépendance est très souvent ignoré. Pourtant, une année de dépendance coûte quatre fois plus cher qu’une année de retraite d’un individu non dépendant. 
 
Un contexte d’urgence
Deux phénomènes distincts contribuent à donner un caractère urgent à la problématique de la longévité. D’une part, l’allongement de la durée de vie connaît une réelle phase d’accélération depuis les années 1960. D’autre part, l’évolution des réglementations, notamment avec la mise en place à la fin de cette année de Solvency II (ou Solvabilité II) et Bâle III, oblige les assureurs et autres porteurs du risque financier à quantifier avec beaucoup plus de précision leur marge de risque. Les nouvelles règles prudentielles vont exiger de provisionner des montants plus importants.
Au-delà du calcul des marges de solvabilité, la question du prix des produits reste également à définir. Ce dernier demeure difficile à déterminer, à la fois parce que la durée des contrats augmente, pour cause de longévité des assurés, mais aussi parce que l’évolution des taux d’intérêts est délicate à appréhender, alors que la crise les a poussés vers des seuils extrêmement bas. Le rendement des produits en devient plus incertain. 
 
Transférer le risque
Face à un nombre croissant d’incertitudes et à des montants financiers de plus en plus difficiles à assumer pour les acteurs gérant un risque de longévité, le transfert de ce risque est apparu comme une nécessité. Qui pour l’assumer ? Deux solutions sont en phase de se dégager, mais ce phénomène en est encore à ses prémisses. D’une part, les réassureurs semblent tout désignés pour reprendre une partie de ce risque. D’autre part, un transfert vers les marchés financiers, sous forme de titrisation, est également envisagé. Ces titres assurantiels sont notamment connus sous le nom de Insurance-Linked Securities, ou ILS.  Stéphane Loisel revient toutefois sur les limites de ces produits : « comment fixer un juste prix ? De plus, quel cadre d’échange leur donner ? Ce marché reste opaque et illiquide. » Les quelques opérations menées depuis 2004 sont restées secrètes. Des ébauches de solutions sont en cours, certains grands établissements bancaires, JP Morgan en tête, ayant créé des indices de mortalité et des produits standards de swap de taux de mortalité. 
La crise financière actuelle complique ce travail de transfert du risque, la faillite des émetteurs de titres étant désormais une donnée envisageable, surtout sur le long terme. Les auteurs estiment cependant que l’urgence du contexte actuel et l’importance des enjeux liés à la longévité – touchant ainsi, au-delà du secteur financier, l’économie réelle, le social et le politique – forceront les acteurs concernés à accélérer leur recherche de solutions. 
 
Méthodologie 

Cet article est le fruit d’un travail collectif, mené de front par Pauline Barrieu, Harry Bensusan, Nicole El Karaoui, Caroline Hillairet, Stéphane Loisel, Claudia Ravanelli et Yahia Salhi, membres de la Chaire Dérivés du futur. Leurs spécialisations sont diversifiées : mathématiques financières, transferts de risque, assurance… Cette équipe a basé son travail sur de multiples entretiens, menés auprès des professions concernées par le risque de longévité, comme par exemple les assureurs, les réassureurs, les fonds de pension ou les consultants. Les chercheurs se sont ensuite réunis une fois par mois, dans le but d’élaborer leur étude.  

 
Recommandations 

  • Le vieillissement de la population comporte un volet santé et médecine qu’il ne faut pas négliger. Afin de coller au mieux à la réalité, il est important de travailler en étroite coopération avec les médecins.
  • Appréhender le risque de longévité sans le lier à celui de la dépendance serait une erreur. La manière et les conditions selon lesquelles la durée de vie va s’allonger sont des éléments importants à prendre en compte, tant d’un point de vue financier que médical et social. 
A Retenir 

  • La thématique du vieillissement de la population impose une approche interdisciplinaire.
  • Le risque de longévité est un risque de long terme et de changement de tendance. Cela signifie que l’espérance de vie pourrait augmenter plus rapidement qu’anticipé. 
  • Il est difficile de distinguer un changement de tendance de long terme avec de la variabilité courante suffisamment rapidement, ce qui pose la question de la réactivité des réponses apportées à cette problématique.
 
Cahier de l’ILB N° 6, Article de Stéphane LOISEL
 
Article de recherche lié

 

Comment répartir les risques financiers liés au vieillissement de la population ?

D’après un entretien avec Nicole El Karoui à propos de son article « Partial Splitting of Longevity and Financial Risks : The Longevity Nominal Choosing Swaptions », (Université Pierre et Marie Curie), co-écrit avec Harry Bensusan, Stéphane Loisel et Yahia Sahli.
 
 Les récentes crises économiques et financières, les nouvelles règles prudentielles à venir (Solvability II) ainsi que l’accroissement de l’espérance de vie obligent les compagnies d’assurance-vie et les fonds de pension à adopter des stratégies de couverture des risques toujours plus efficaces. Comment peuvent-ils séparer les risques de longévité et les risques financiers au sein de leurs portefeuilles de rentes ? Les auteurs se sont intéressés à cet enjeu en introduisant un nouveau produit financier.
 
Le vieillissement de la population et ses besoins de financement pèsent énormément sur les produits de rente proposés par les professionnels de ce secteur. Ces derniers sont confrontés à deux types de risques. Le premier concerne l’incertitude de l’évolution sur la durée de vie de la population d’assurés : le risque de longévité. Le second touche les placements et les actifs de long terme (le plus souvent des obligations) détenus par les compagnies d’assurance et les fonds de pension qui dépendent de l’évolution à la hausse ou à la baisse des taux d’intérêt : le risque de taux. Celui-ci est généralement le risque le plus dangereux pour les fournisseurs de rentes. En effet, si les taux d’intérêt ne sont pas assez élevés, les assureurs peuvent se trouver en difficulté pour financer les rentes de leurs clients. Dans le cas de taux d’intérêt trop élevés, certains émetteurs d’obligations peuvent faire défaut et donc affecter les bilans et les trésoreries des assureurs.
« Dans le marché de la longévité, il y a beaucoup de risques à long terme qui affectent les produits de rentes. C’est un vrai problème pour les assureurs, les organismes de retraite complémentaire et les fonds de pension anglo-saxons en raison des montants très élevés en jeu. Ils ont donc intérêt à réduire le risque de taux d’intérêt», affirme Nicole El Karoui.
 
Un marché de la longévité en gestation
Alors que la longévité de la population est en constante augmentation, en raison notamment des progrès scientifiques et de l’amélioration des niveaux de vie, le marché de la longévité reste embryonnaire. Hormis des transactions privées conclues entre financiers et assureurs, des swaps de longévité ou encore des obligations indexées sur la longévité, très peu d’offres permettent de gérer ce type de risque. « A l’heure actuelle, il y a très peu de produits universels qui assurent le risque de longévité car il y a une grande disparité entre les pays. Les investisseurs se méfient des expositions à long terme et la dissymétrie de l’information entre les assureurs et les banques ne permet pas le développement des produits de couverture des risques de longévité », constate Nicole El Karoui.
 
Le LNCS couvre les risques financiers des assureurs…
En raison des importants besoins d’assurer le risque de longévité et de la recherche par les banques de nouvelles niches de marché, la mise en place de produits de couverture des risques financiers devient nécessaire. 
Les auteurs ont donc développé un produit structuré destiné à transférer le risque de taux des assureurs vers les banques : The Longevity Nominal Choosing Swaptions (LNCS). Ce produit est basé sur une combinaison de swap de taux d’intérêt de différentes maturités, ainsi que sur des swaptions (options sur la conclusion d’un ou plusieurs swap). En clair, l’assureur échange un taux d’intérêt fixe contre un taux d’intérêt flottant, selon ses anticipations sur l’évolution de la mortalité future de ses assurés et des taux d’intérêt.
Concrètement, l’assureur fixe au départ à la banque son propre intervalle de confiance de ses courbes de mortalités au sein de son portefeuille de rente. Cette étape permet à l’assureur d’évaluer le nominal qui servira de base pour calculer le prix du LNCS. Ensuite, la banque utilise l’intervalle communiqué par l’assureur, ainsi qu’un modèle de taux d’intérêt pour fixer le prix de l’assurance. Après une première période de dix ans, l’assureur a la possibilité de revoir ses prévisions de mortalité des vingt prochaines années à l’intérieur de son intervalle de confiance initial, selon les informations disponibles. Dès lors, l’assureur peut conclure un swap de taux d’intérêt avec la banque et transférer ainsi son risque de taux, afin de se concentrer uniquement sur le risque de longévité. « Le contrat est fixé aujourd’hui et démarre dix ans après, la banque fait bien évidemment payer le pire scénario à l’assureur. La banque doit avoir une idée de ce que le pire des cas pourrait lui coûter», explique Nicole El Karoui.
 
…A un coût accessible
L’analyse quantitative sur des données réelles pour simuler différents prix du LNCS s’est révélée concluante. Actuellement, avec la faiblesse des taux d’intérêt, il est intéressant financièrement pour les assureurs d’utiliser ce type d’instrument de couverture.
 
Méthodologie 

Nicole El Karoui et ses co-auteurs ont développé un nouveau produit financier : le Long Nominal Choosing Swaptions (LNCS). Son but est de transférer les risques financiers associés aux portefeuilles de rentes des assureurs et des fonds de pension vers les marchés financiers à l’aide de contrats d’échange de taux d’intérêt (swap en anglais financier) et d’options sur swap (swaptions).
Après avoir rappelé les concepts financiers liés aux contrats de swap de taux d’intérêt et les swaptions, les auteurs ont présenté les caractéristiques financières du LNCS. 
Ensuite, en se basant sur le modèle dynamique de longévité de la population (introduit en 2010 par Harry Bensusan) et sur un modèle pour les taux d’intérêt à deux facteurs HJM (développé en 1992 par Heath, Jarrow et Morton), les chercheurs ont pu fixer le prix du LNCS. Avant de conclure leur article, les auteurs ont testé le nouveau produit financier avec une analyse quantitative sur des données réelles fournies par l’INSEE.
 
Recommandations 

  • L’adoption d’un modèle dynamique de longévité de la population avec une approche micro-macro est très intéressante pour simuler plus finement la durée de vie des assurés. 
  • L’intervalle de confiance choisi par l’assureur doit être suffisamment large pour fournir une réelle protection. Cependant, pour éviter des coûts d’assurance trop élevés, cette bande ne doit pas être extrêmement large, car la banque fixe le prix du produit selon le scénario le plus défavorable.
  • Le risque de contrepartie reste le plus grand obstacle au transfert des risques entre les fournisseurs de rentes et les marchés financiers. L’instauration de collatéraux comme garantie est un moyen d’atténuer le risque de défaut, mais cela reste encore insuffisant. 
A Retenir 

  • Le Long Nominal Choosing Swap (LNCS) permet aux assureurs de gérer le risque de taux lié à leurs portefeuilles de rentes en les transférant aux marchés financiers, à travers des contrats de swap.
  • Le LNCS fournit aux assureurs une couverture contre la faiblesse des taux d’intérêt.
  • La corrélation des taux d’intérêt joue un rôle important dans la fixation des prix du LNCS. Plus la corrélation est élevée, plus les prix du LNCS décroissent et inversement.
 
Cahier de l’ILB N° 6, Article de Nicole EL KAROUI
 
Article de recherche lié