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Interview – Arthur Charpentier : « La prévention est probablement le seul levier sur lequel les assureurs peuvent utiliser les données personnelles »

Generali France – filiale française de l’assureur italien – lance le programme Vitality à partir du 1er janvier 2017. Ce contrat d’assurance santé prend en compte pour la première fois des informations personnelles (alimentation, poids, mode de vie…) renseignées directement en ligne par l’assuré.

Cette offre d’assurance santé sera proposée aux entreprises qui souhaitent y adhérer, tandis que leurs salariés pourront y souscrire sur la base du volontariat.

À partir des données collectées, le programme Vitality propose des recommandations aux assurés pour améliorer leur bien-être. Les bons comportements seront ensuite récompensés par des cadeaux et des bons d’achat chez les partenaires commerciaux de Generali. Cette démarche permet ainsi de contourner l’interdiction légale de baisser les tarifs des assureurs les plus vertueux.

Alors que ce contrat d’assurance suscite des critiques de la part de consommateurs, Arthur Charpentier, responsable scientifique de l’initiative de recherche « Valorisation et nouveaux usages actuariels de l’information » a répondu à nos questions. Interview.

Generali s’attaque au marché de l’assurance santé collective en se basant pour la première fois sur le comportement, quel est votre sentiment sur ce nouveau produit d’assurance ?

Le lancement d’un produit d’assurance santé, qui analyse les données personnelles, ne constitue pas une surprise en tant que telle. Beaucoup d’observateurs s’y attendaient, car depuis deux ans la plupart des acteurs du secteur sont en réflexion sur ce sujet. Par ailleurs, il faut noter que des produits d’assurance automobile – qui relèvent les données liées à la conduite via un boitier télématique – existent déjà.

Oui, mais l’assurance santé est une problématique assez sensible en France.

Certes, mais il est légitime pour Generali de mettre un pied dans l’assurance santé collective, à travers la collecte de données. C’est un marché très important qui complète le régime de base de la sécurité sociale.

Ce produit d’assurance relativement segmenté remet-il en cause le principe de mutualisation caractérisant le secteur de l’assurance ?

L’assurance est un mécanisme solidaire de transfert des risques entre des assurés et des assureurs, où les conditions dont la prime sont fixées en début de période. Dans ce contexte, la tarification des contrats d’assurance est basée sur une prévision, faite ex-ante, qui ne peut pas être remise en cause durant la durée de vie du contrat (souvent un an).

Toutefois, sur les plans économiques et actuariels, le principe de mutualisation n’est pas « juste », ce qui explique l’apparition d’un début de segmentation sur certains produits d’assurance, en particulier automobile pour les particuliers.

En outre, les assureurs se sont déjà engouffrés dans des brèches en faisant payer davantage les assurances santé des personnes qui portent des lunettes par exemple.

Generali évoque la prévention dans sa communication autour de son nouveau produit. Cet argument est-il pertinent ?

La prévention est probablement le seul levier sur lequel les assureurs peuvent utiliser les données personnelles. C’est sur ce créneau qu’ils ont un coup à jouer, car la prévention confère des gains à l’ensemble de la collectivité (assureurs, assurés, pouvoirs publics). D’autant plus que sur le plan actuariel, le système de prévention est sain et juste.

Néanmoins, certains aspects peuvent être discutables comme encourager la pratique d’un sport : si la pratique sportive réduit les risques cardiovasculaires ou l’obésité, elle augmente les risques de fractures.

D’une manière générale, les assureurs donnent tout de même l’impression de vouloir être intrusif. Qu’en pensez-vous ?

Classiquement, les assureurs utilisent des proxy de variables non observables pour deviner le comportement des assurés, comme l’âge du conducteur principal ou la couleur du véhicule en assurance automobile. Dans le futur, les assureurs voudront certainement utiliser des variables directement liées aux modes de vie (alcool, fatigue…), ce qui est plutôt logique économiquement.

Que se passerait-t-il pour les personnes qui ne souhaiteraient pas divulguer des informations aussi personnelles ?

Les assurés qui communiqueront leurs données personnelles auront des incitations à le faire. Dans le cas de Generali, les assurés, qui prendront des engagements quant à leurs habitudes de vie, obtiendront des cadeaux et des bons d’achat chez des partenaires de l’assureur. Néanmoins, les personnes qui ne voudront pas donner accès à des informations personnelles pourraient être pénalisées, ce qui serait contraire à l’éthique. 

Plus globalement, les assurés peuvent-ils craindre pour leur vie privée ?

Il ne faut pas faire preuve de naïveté, les assureurs disposent de beaucoup moins de données personnelles que les banques ou les opérateurs de téléphonie. Sans parler des géants du web comme Facebook. Il n’y aura donc pas davantage de flicage. Par exemple, dans le cas de Generali, les données qu’ils collecteront ont déjà été certainement divulguées par les assurés à d’autres. 

En revanche, il reste encore beaucoup d’incertitudes au niveau de la CNIL (Commission nationale de l’informatique et des libertés) qui n’a pas encore clarifié sa politique sur ce sujet. La législation peut ainsi évoluer très rapidement, car c’est un chantier énorme avec beaucoup de parties prenantes. Par conséquent, les assureurs continuent de s’interroger sur la manière d’exploiter le Big Data.